C’est encore loin l’Amérique?

Traverser l’Atlantique sans claquer un radis? C’est possible en bateau-stop. A Las Palmas, sur les îles Canaries, nous sommes allés regarder les marins d’eau douce se jeter à l’eau.

Début janvier aux Canaries, il fait 25 degrés. Alice et Nathalie se tirent de leur sac de couchage, hirsutes : « On est arrivées dans la nuit, on n’y voyait rien. Et puis on a trouvé le matelas par terre.» Les filles, 19 et 20 ans, dégaine sauvage, se sont installées sur le palier d’une grotte difficile d’accès, au sommet d’une colline qui surplombe l’océan. Un squat naturel, repère de vagabonds plus ou moins fréquentables, qui domine le centre-ville au sud et balaye l’horizon jusqu’au port de plaisance. Alice et Nathalie sont originaires de Genève et cherchent un départ pour le Brésil. Les bff suisses vont descendre tous les jours à la marina jusqu’à convaincre un équipage de les convoyer jusqu’à Rio. « On a douze kilos d’affaires chacune, précise la brune, Alice, en fourrant une partie de leurs sapes dans une cavité rocheuse. Entre les fringues, les livres, les réchauds et tout le reste, on peut pas tout trimballer à longueur de journée. » Elles ont un mois maximum pour trouver un départ si elles veulent arriver à l’heure, de l’autre côte de l’Atlantique, dans les favelas, rejoindre une équipe d’éducateurs. Et elles adorent quand un plan se déroule sans accroc.

 

Un ticket pour l’Amérique

A une heure de marche de la colline, le port de plaisance se profile. L’odeur des embruns et la musique des mâts qui cliquettent sous la brise proposent une définition tout à fait acceptable du paradis. Le pas bourrin sous leurs collants déchirés, une guitare en bandoulière à l’épaule d’Alice, les filles traversent la marina avec leurs intentions tatouées sur le front. « Une fois un marin nous a dit, il y a trois trucs imparables pour être accepté à bord d’un équipage. Savoir naviguer, faire la cuisine et payer son cul. Pour le dernier, par contre, il a rêvé. » Les Suissesses ont fait leur baptême de bateau-stop trois jours plus tôt, en partance de Gibraltar, la pointe sud de l’Espagne, pour rejoindre l’archipel canarien. « On a embarqué avec un jeune capitaine, un type très gentil. Et puis au large il est devenu complètement dépressif. Il nous a fait comprendre que c’était lui le maître à bord. On ne l’a pas vu venir. » Les filles ont laissé pisser. « Ce sont des gens qui ont quitté beaucoup de choses pour la mer, qu’ils considèrent comme la patrie. Finalement ils la maudissent, parce qu’ils s’emmerdent.»

La marina de Las Palmas a des airs de centre de jour de tous les roots échoués sur l’île. Le mot est passé sur le net, Gran Canaria est le point de départ idéal en Europe pour rejoindre en stop les Antilles ou le Brésil. Un coup à forcer le destin et imposer une cohabitation incongrue entre les plaisanciers en mocassins et les disciples de la décroissance. Alice et Nathalie, après trois heures de démarchage, constatent : elles n’ont piégé aucun capitaine dans leurs filets. A la tombée de la nuit, les filles en carafe trainent leur barda au Sailors’ bar, le seul rade populaire de la marina. En regardant le mur où sont épinglées les petites-annonces des skippers bénévoles, elles tirent la langue devant la concurrence. Heureusement, le destin n’est pas à un jour près.

Greg, 33 ans, loue une chambre dans une pension du centre-ville. Et Greg a un coup de soleil de qualité. Il vient d’arriver. Assis à la terrasse du Sailors’ bar, pendant qu’Alice et Nathalie furètent dans les petites annonces accrochées à l’entrée, Greg est détendu du short. Il trinque avec Patrick, un capitaine qui porte l’anneau à l’oreille. «  Patrick me prend sur son voilier jusqu’au Cap Vert. Ca s’est décidé comme ça, en discutant au bar. Une fois là-bas, je ferai à nouveau du stop jusqu’au Brésil.» Le Cap Vert n’est pas très éloigné des Canaries, à peine quelques jours au sud. Mais en prenant le départ, le Breton a le sentiment d’enclencher le mouvement, et balaie l’angoisse de finir crucifié sur une plage en attendant le déluge. Après neuf ans d’études d’architecture et deux ans passés en cabinet, Greg, mec bien sous tous rapports, a eu peur de se voir finir en M. Propre, le cousin maniaco-dépressif de Popeye.  « J’étais arrivé à un palier dans ma vie. C’était le moment de prendre un crédit et de trouver une fille, de faire des gosses et voilà c’était réglé. Ou alors je partais à l’aventure tant que c’était encore possible. Quand j’étais gamin, je regardais les Merveilleuses Cités d’or et je rêvais d’Amérique Latine.  J’ai compris que c’était maintenant ou jamais. » Plutôt que de récurer la baignoire le dimanche matin, il brossera le pont, les fesses au vent.

Banco.

Mon royaume pour un squat

A deux tables de là, dans la lumière jaune du bar, ambiance Erasmus et bières à gogo. La petite société des bateaux-stoppeurs se croise pour féliciter les nouveaux partants : Jasmine, bretonne aux cheveux courts et Linda, sa copine italienne, ont convaincu un couple de cinquantenaires de les prendre jusqu’aux Antilles, à bord de leur catamaran. Gratuitement, sans même contribuer aux frais de bouche. Le super jackpot, pour deux nanas de 23 ans sans un flèche. « Ca les arrange parce qu’ils ne parlent pas anglais et on pourra les aider si jamais c’est nécessaire. On a eu de la chance, on n’en revient pas. Certains mettent des semaines avant de trouver. » Jasmine et Linda, qui n’ont jamais navigué, sont à Las Palmas depuis un mois. C’est seulement la première fois qu’elles passent au port, occupées avant ça à ouvrir un squat avec d’autres voyageurs. « On est installées dans un ancien hôtel de six étages qui était abandonné depuis dix ans. On est une quarantaine là-bas. »

Avec des promesses de printemps éternel et ses plans routards indies, les Canaries ont enchainé à quai plus d’un indécis. Au squat El Palomar, à cinquante mètres du front de mer, de l’autre côté du centre-ville, une communauté s’est constituée en quatre semaines. Une bulle punk au cœur d’un microcosme de touristes hollandais et britanniques à la ramasse. Chaque soir, les jeunes vont chercher de la nourriture dans les poubelles ou auprès des commerçants du quartier. Certains sont en situation de rupture familiale, comme Liroy, un Porto-Ricain de 24 ans qui voyage autour du monde depuis l’âge de quatorze ans, à la recherche de quoi, il n’est pas sûr : « Pour l’instant, je sens que le projet du squat vaut la peine que je reste un peu. On va en faire un centre social à destination des familles en difficulté, on a déjà des gens qui sont venus s’installer. Et puis après on verra, je repartirai. Je sais que je dois continuer à avancer, je n’ai pas fini. Je n’ai pas encore trouvé je crois. »

Bénédicte, baba-cool des Landes, a elle aussi squatté au Palomar, avant de venir s’installer au port. « Las Palmas, c’est un trou noir de voyageurs. On est une cinquantaine en ce moment à ne pas avoir de logement. » Béné a trente ans. En France, elle a tout plaqué : « mon boulot d’infirmière, mon mec, mon appart, mes fringues. J’avais besoin de sortir du système. » Son père est banquier. « Il le vit très mal, j’ai l’impression que maintenant je représente tout ce qui le dégoute dans la société. Je viens d’une famille qui a de l’argent : pavillon, piscine, bagnole, écran plat, la totale. Alors ils comprennent pas, mais j’essaie de les rassurer.» Depuis cinq jours, Bénédicte dort à bord du Neodymium, le voilier de Dominic et Renaud, deux trentenaires québécois qui l’acceptent en bateau-stop. « Tu vis d’abord un peu avec les gens à terre pour t’habituer à la collocation » , explique t-elle, bronzée comme un brugnon après des mois à sillonner la France à vélo. Une fois en mer, elle partagera leur quotidien pendant trois semaines, sans échappatoire, jusqu’aux Caraïbes. « Avant de les rencontrer, j’avais un plan avec un Hollandais qui voyage seul depuis huit ans. Là il cherchait à prendre à bord une nana entre 30 et 45 ans. C’est bizarre, mais ses arguments tenaient à peu près la route. Avec une copine à moi, on a habité une semaine à quai avec lui. Mais le type, en plus d’être macho, était naturiste. Au dernier moment, juste avant de partir, on a dit non, c’est bon, on se voyait pas embarquer dans ce trip ! » Avec Dominic et Renaud, Bénédicte est sure du coup: « Renaud travaille dans le cirque, il s’y connaît bien en cordages. Le deal c’est qu’on partage les frais de nourriture et les tours de quart. C’est bien. »


La valse des bateaux-stoppeurs

Et puis le vent tourne, l’Alizé peut-être. Et c’est la douche froide. En un instant, le ton monte entre les équipiers. Bénédicte et Dominic, le capitaine, se reprochent mutuellement des écarts de comportement. Echaudée, Bénédicte prend ses cliques et ses claques et renonce à la traversée.

A la marina, les personnages sont versatiles et l’euphorie du départ peut être soufflée par une simple déconvenue. En 48h, Greg a changé de figure. Son départ avec Patrick est repoussé pour la seconde fois à cause de l’absence de vent. C’est une épreuve pénible mais pas insurmontable. Pourtant le maigre délai aura raison de sa décision. « Je crois que c’est un signe, marmonne le Breton, pas serein. Je laisse tomber, je le sens plus. Ca confirme mes doutes. Ce n’est pas avec ce bateau que j’ai envie de traverser. » Jasmine et Linda passent au zinc chercher une bière, interdites comme pour un enterrement. Leur départ est annulé. Le couple qui leur avait offert de traverser avait fait l’impasse sur un détail : les filles n’ont aucune expérience de la mer. Par mesure de sécurité, ils ne les prendront pas à bord. Traverser l’Atlantique en voilier est une expédition. Si de décembre à mai les conditions sont bonnes et qu’au mieux le Grand Bleu prendra des airs de long fleuve tranquille, les plaisanciers ne sont jamais à l’abri d’un pépin. L’année dernière, une bateau-stoppeuse serait décédée d’une péritonite pendant le trajet. Le genre de rumeurs qui circulent au port et refroidissent certains capitaines, qui engagent leur responsabilité.

Nathalie, Jasmine, Linda et les autres sont plantés au bar, en rade. Mais ensemble, dans leur galère. Tout le monde est là, comme chaque soir, sur la terrasse rassurante. Alice, la Suissesse, sort sa guitare et gratte les premiers accords d ‘Emmenez-moi, de Charles Aznavour. L’alcool aidant, on s’en donne à poumons déployés. Ce qu’ils recherchent en naviguant, comme à vélo, c’est une certaine maîtrise du temps. « Avoir le sentiment de t’engager à allure humaine », commente Bénédicte, cette Kerouac de la forêt des Landes, en paraphrasant l’Eloge du vagabond. Alors évidemment, personne n’est réellement pressé d’arriver. Certains cherchent seulement à avancer, d’autres un port d’attache, une nouvelle famille ou un sens à leur vie. La destination finale est en permanence ré-évaluée à l’aune des rencontres sur le chemin.

Depuis le mois de janvier, chacun a tracé sa route. Certains ont disparu du radar, comme Alice et Nathalie, Jasmine et Linda, déconnectées des réseaux mais d’autant plus vivantes, quelque part là-bas, de l’autre côté de l’Atlantique. Greg a trouvé son départ pour les Merveilleuses cités d’or auprès d’un capitaine corse et d’un couple de jeunes mariés. Il va s’arrêter d’abord au sud de la Guadeloupe, après vingt trois jours de mer. « Nous sommes bien arrivés aux Saintes, le vendredi 8 février. Un bon coup de vent au début, une petite journée de pétole* (*absence de vent) et une dérive de perdue aux deux tiers du trajet… une traversée en bonne et due forme ! Mais une très bonne ambiance tout le long. J’ai pris ensuite la direction de la Basse Terre où des gens très gentils m’ont prêté leur bateau pour dormir et où j’ai pu profiter du carnaval. Je suis maintenant à la marina de Pointe-à-pitre où je cherche un bateau pour Cuba. » Son dernier email le localise à Cancun au Mexique, au royaume du bikini.

Bénédicte est partie de Las Palmas fin février, deux mois après son arrivée sur l’île. « Arrivés à la Gomera, un des bateaux-stoppeurs a capitulé. Il se sentait plus de traverser, c’était pas son élément. On a alors traversé à quatre. Super expérience. J’ai eu l’impression d’apprendre à naviguer et j’en redemande. Arrivés en Martinique après vingt quatre jours en mer, on retrouve ici aussi d’autres copains de Las Palmas et on se rend compte que cette transat’ est une véritable autoroute. Et qu’on est comme une classe. La promo 2012/2013.»

Article publié dans Néon en mars 2013
Photo de couverture: Laurent Masurel

 

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