Ada Colau, fée des délogés (Espagne)

A force de Basta! aux banques espagnoles qui ont conduit des milliers de familles à la faillite, Ada Colau est devenue l’activiste la plus populaire d’Espagne.


Le 20 juillet dernier, dans l’émission populaire espagnole « Le grand débat », un jeune homme de 21 ans témoigne du harcèlement dont il est victime au quotidien, pressé par sa banque de rembourser une dette de 120 000 euros. Alejandro est handicapé moteur et insolvable. La banque menace de tout lui prendre. A l’écran, le garçon porte un t-shirt vert au nom et aux couleurs de la PAH, la Plateforme des Affectés par l’Hypothèque, avec qui il vient d’initier une procédure. Ada Colau est sur le plateau, porte-parole d’un mouvement parvenu à faire de la somme de ces drames personnels une lutte collective qui s’affiche désormais partout dans les médias : « tant que le gouvernement ne prend pas de mesures c’est à nous de réagir. Ce qui est sûr, c’est qu’on ne peut pas laisser les gens à la rue dans le pays qui cumule le plus de logements vides d’Europe.»

A 39 ans, Ada Colau, militante aguerrie du droit au logement et disserteuse implacable, incarne cette nouvelle résistance citoyenne à la Banque espagnole. Le discours d’Ada à l’égard du gouvernement et des institutions financières est assassin, et répond à une réalité dramatique : depuis 2008, en Espagne, selon les informations rassemblées par la Plateforme, quatre cent mille familles ont perdu leur résidence principale, asphyxiées par un crédit hypothécaire contracté durant les années folles de la bulle immobilière. De cette hécatombe sociale, Ada Colau a tiré l’énergie qu’on attribue au désespoir en fondant la PAH dans le sillage du mouvement des Indignés. En quatre ans, la Plateforme initiée à Barcelone s’est implantée sur le tout le territoire : « quand on a commencé, le plus difficile n’était pas de s’affronter au pouvoir de la banque, commente Ada dans une interview fleuve donnée à El Pais en juillet, mais de gérer l’état dans lequel se trouvaient les gens. Si ceux-là, sans ressources, se retrouvent dans un espace de solidarité, alors ils se transforment en super héros. » De ces milliers de victimes de surendettement, la Plateforme a fait un appareil d’activistes mobilisés en assemblées et sur le terrain, non plus seulement témoins passifs de leur faillite, mais acteurs d’une révolution qui campe désormais devant les immeubles des députés et au guichet des agences bancaires. A force de pressions répétées, victimes et militants négocient, au cas par cas, une sortie de crise. Des actions de visibilité, baptisées escraches, qui ont permis de geler plus de sept cent expulsions et de maintenir le débat à flots.

Ada Colau, diplômée en philo et membre de l’Observatoire DESC (qui documente l’accès au logement en Catalogne), a fréquenté les squats de Barcelone et enchaîné les boulots précaires. Au sein de la PAH, Ada est une militante de la base, issue d’une lutte collective qui refuse les hiérarchies. En tant que porte-parole pourtant, Ada va devenir une « gueule » en février dernier. Devant le Congrès des députés réuni en commission, l’activiste prend à parti un représentant de l’Association de la Banque Espagnole : « je ne suis pas en train de lui balancer ma chaussure pour la seule raison que je veux rester ici pour parler devant vous. Mais cet homme est un criminel et c’est ainsi que vous devriez le traiter. » L’indignation d’Ada est tapageuse, appelant une médiatisation qui va propulser la notoriété de son mouvement. Deux moins plus tard, le 24 avril, auditionnée au Parlement européen, Ada défend devant les eurodéputés une Initiative Législative Populaire, une pétition au million et demi de signatures qui réclame le vote en urgence de la « dation en paiement ». La dation en paiement, c’est la clause qui exonère les expulsés de leur dette, une fois leur logement cédé à la banque. Car c’est là que le bât blesse. En Espagne, malgré la saisie du bien, la dette des expulsés continue de courir. Les gens sont à la rue, insolvables et acculés, avec, souvent, au moins un enfant à leur charge. Le Parlement espagnol a fini par voter en avril une « loi anti-expulsions »… mais délestée des revendications de la Plateforme, soutenues pourtant par plus de 80% de la population, selon différents sondages. Le Parti Populaire au gouvernement s’oppose résolument à une modification du système hypothécaire. Ada est devenue leur bête noire.

« On a reçu des menaces, des choses intolérables, explique Adria Alemany, militant de la PAH et co-auteur avec Ada de deux livres-manifestes à usage des endettés. Il y a une tentative d’instrumentaliser Ada, à un moment où elle rend les membres du Parti Populaire extrêmement nerveux.» Accusée par un membre du gouvernement madrilène de soutenir ETA, elle vient de déposer plainte. Dépassé par l’acharnement des militants, le parti de droite crie au « terrorisme » et aux pratiques « nazies ». Dans les médias, Ada Colau continue de dominer le rapport de force. L’activiste fait campagne pour la « désobéissance civile » et l’occupation des immeubles détenus par les banques. Dont acte sur le terrain. Les victimes de la fauche hypothécaire espagnole n’ont pas perdu toutes leurs ressources.

 Photo de couverture: Wikimedia Commons

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