Une vie très occupée (Cisjordanie)

Quand en Cisjordanie la présence israélienne déborde sur le quotidien palestinien, certains villageois font bloc: face à l’armée et aux colons,  Manal Tamimi est aux avant-postes de la contestation, leader de la résistance pacifique dans le village de Nabi Saleh.

 

Manal Tamimi tend une pièce au chauffeur de bus et rejoint le bord de la route. Coiffée d’un voile jaune comme un soleil, elle pénètre le petit village de Misera, à une dizaine de kilomètres de Ramallah, à la rencontre d’une femme en noir assise à l’ombre. Un mois plus tôt, cette paysanne de cinquante ans s’est dérobée sous les coups de quatre colons israéliens, introduits sur son terrain. « J’étais en train de cueillir des herbes quand ils sont arrivés, engage Khatima en offrant une chaise à Manal. L’un d’entre eux m’a lancé une pierre. J’ai commencé à prendre la fuite, mais ils m’ont rattrapée. Ils m’ont donné des coups de pieds, puis m’ont frappée avec la crosse de leur arme et  j’ai perdu connaissance. »

Youssef, neuf ans, dessine calmement en écoutant le récit de sa mère, assis sur un lit d’appoint. « Quand je me suis réveillée, j’étais face contre terre. J’ai rampé jusqu’à Youssef qui m’attendait sous un arbre un peu plus loin. Quand il m’a vue, il était terrifié. Mais je lui ai demandé de ne pas crier.» Manal Tamimi est familière de cette violence qu’elle chronique depuis trois ans pour une association de défense des droits des femmes palestiniennes. Khatima lui racontera trois jours passés à l’hôpital, des douleurs et des insomnies. La femme, dont le mari est infirme, ne retournera plus sur son champ. Manal ferme son carnet rouge. Le témoignage paraîtra dans le prochain numéro de la revue « Voix de femmes : aperçus de la vie sous l’occupation ». «Elle s’était déjà faite agresser il y a quelques années, raconte Manal en prenant congé. Aujourd’hui, elle en veut surtout à l’Autorité Palestinienne qui n’a pas de réponse à lui donner. » C’est une des réalités qu’occultent les effets d’annonce sur le « processus de paix ». Vingt ans après la signature des Accords d’Oslo qui devaient conclure rapidement à la création d’un Etat palestinien souverain, plus de 80% des Territoires (Cisjordanie et Gaza) demeurent sous contrôle militaire israélien. A l’intérieur de ces zones, la police palestinienne n’a pas licence pour faire respecter l’ordre.* «Chaque fois que les hommes du village essaient de faire face aux colons, ils sont systématiquement arrêtés par l’armée». Manal est d’autant plus convaincue du rôle fondamental des femmes dans la résistance.

Derrière l’attention maternelle et les sourires qu’elle adresse à tous ses interlocuteurs, Manal est une combattante, autant active sur le terrain qu’en faveur du dialogue. Engagée depuis l’âge de 14 ans aux côtés du Fatah de Yasser Arafat, lycéenne puis étudiante à l’époque de la Première Intifada (1987-1993), elle rend à l’époque visite aux familles de prisonniers et donne des cours aux enfants quand les écoles sont fermées: « c’était une période où tout le monde était actif dans la résistance. Les profs, les étudiants, les médecins, les travailleurs et tous les partis politiques en présence. On organisait des grèves massives qui paralysaient la Cisjordanie et Gaza plusieurs fois par mois. On était sûrs de nous, on était portés par l’espoir.» Assise à l’arrière d’un taxi collectif, sur la route sinueuse qui mène à son village, elle évoque les écrits de Malcom X, Franz Fanon et Martin Luther King. En faveur d’une résolution pacifique du conflit, elle cherche dans les enseignements du pasteur américain une nouvelle inspiration pour les Palestiniens, délestée de la tentation de la violence. «Au début des années 2000, quand les militants ont pris les armes contre l’occupant, on a perdu le soutien et la compréhension de la communauté internationale. On n’a rien gagné, si ce n’est de légitimer la répression israélienne.»

Une nouvelle forme de contestation est en train de germer dans la lande rocailleuse de Cisjordanie. Dans plusieurs localités en prise à la colonisation, des villageois, organisés en Comités Populaires, confrontent chaque semaine, depuis parfois huit ans, les soldats israéliens. «C’est le seul moyen de leur faire payer le prix de l’occupation, commente Abdallah Abu Rahma, coordinateur régional des Comités. « Et le fait que nous soyons désarmés, et que les manifestations attirent les caméras du monde entier, rend leurs armes inopérantes. » Contre le mur de séparation, les routes de contournement et la confiscation des terres, ils marchent chaque vendredi sous le nez des militaires à cran. « On a remporté quelques victoires, continue le militant non-violent, qui est parvenu à faire abattre une partie du mur dans son village par décision de justice. Mais on a besoin que ça se propage en Cisjordanie. » Manal, qui peste contre la dépolitisation des Palestiniens des villes, siège avec Abdallah au directoire des villages en résistance. Chez elle, ce que certains appellent la Troisième Intifada, dure depuis bientôt quatre ans.

Aux portes de Nabi Saleh, un panneau rouge met en garde le visiteur : « Cette route conduit à un village palestinien. L’entrée est dangereuse pour les civils israéliens. » En amont de la colline, les premières maisons qui donnent sur l’avenue principale arborent des volets clos. « On essaie de protéger les intérieurs des tirs de gaz», indique un villageois habitué à croiser des étrangers. En ce début d’après-midi, une trentaine d’internationaux s’agitent sur la place du village. Ils sont Européens, rapporteurs humanitaires, journalistes, ou sympathisants de la cause locale. Mais aussi activistes israéliens, opposés à la poursuite de la colonisation. Manal les accueille en anglais. « Bienvenue et merci à tous d’être venus. J’espère que vous nous aiderez à diffuser notre message. Longue vie à Nabi Saleh. Longue vie à la Palestine. » Le cortège se met en branle en direction du creux de la vallée, vers le check point qui sépare le village de la colonie israélienne Halamish, installée depuis les années 70 sur le sommet voisin et qui s’étend, maintenant à moins de 100 mètres du village palestinien.

Selon un rituel hebdomadaire, un premier camion militaire apparaît derrière le virage. Le blindé disperse les manifestants qui remontent le courant comme une trainée d’insectes. Bilal, l’époux impassible de Manal, capture chaque instant, caméscope au poing. La semaine, Bilal est web designer à Ramallah, mais dans le civil, il est caméraman officiel de l’actualité torturée de Nabi Saleh. Sur Youtube, les « Productions Tamimi » n’épargnent aucun détail de la répression régulière et intempestive orchestrée par les militaires jusque dans les maisons des villageois. La procession est à l’arrêt quand des rafales de bombes lacrymogènes traversent le ciel et retombent par dizaines comme de pierres de métal. La colline disparaît peu à peu dans la fumée. Manal s’assoit, sonnée, la tête dans les épaules. Le face à face durera  près de deux heures et fera quelques blessés légers. Depuis le début des manifestations en décembre 2009, deux jeunes hommes sont morts, alors que presque tout les membres du village, dont des femmes et des mineurs, sont passés par la prison. Accusés d’agression sur les militaires.
Noa, une Israélienne sympathisante, est assise sur un rocher. Elle attend le départ des derniers soldats déployés en contrebas, un genou à terre et en position de tir. C’est le dernier acte avant l’épuisement des deux camps. « J’ai tout mon temps, je profite de la vue. On n’est pas mal ici », fanfaronne Noa en riant fort, comme si elle s’adressait directement à ses compatriotes en uniformes kaki. « Par contre, eux doivent commencer à avoir très chaud. » Quelques mois plus tôt, Noa et les femmes du village ont organisé un pique-nique « de l’autre côté ». « On s’est assises autour du puits confisqué par la colonie en 2009. Les soldats étaient bien emmerdés. L’un d’entre eux a demandé à parler à « l’homme en charge». On lui a répondu, mon cher, on est toutes en charge et on ne fait rien de mal, juste un pique-nique entre copines. Cette fois-ci, ils ont attendu qu’on finisse.»


De retour chez elle, Manal surveille la fumée qui s’échappe cette fois d’une marmite sur le feu. Ses quatre enfants traversent la maison ouverte à tous les vents. « Dans certains villages, les femmes n’ont pas le droit de manifester car il y a une peur qu’elles se fassent arrêter. Pourtant je ne suis pas d’accord: on fait partie de cette histoire collective et on doit nous aussi prendre part sur le terrain. » Dans le salon, une douzaine de tasses à café abandonnées sur la grande table basse témoignent de la fréquence des visiteurs. Depuis la contestation pacifique, Nabi Saleh a inscrit son nom sur la carte du tourisme diplomatique. Dorénavant, les décideurs de l’étranger défilent, comme ce membre du Parlement britannique qui s’est pris d’affection pour la famille Tamimi et revient pour les mariages et les enterrements. Cet après-midi, Patrick Beaunieux, un cadre-militant de l’association France-Palestine Solidarité, prend les courants d’air sur le canapé rouge du salon. En mars dernier, il mettait Manal et deux autres villageoises dans un avion pour la France, où les trois Palestiniennes ont mené une série de conférences. « Les femmes de Nabi Saleh sont des leaders naturels, commente Patrick. Il y a un lien clanique entre les habitants du village. Alors elles sont respectées par tout le monde. Et parce que que leurs maris sont souvent en prison, elles sont amenées à prendre les devants. »

Manal a repris un master en droit international à Ramallah, aux côtés d’Haitham Arar, une activiste de sa génération, née dans un camp de réfugiés et désormais en politique. «On considère ici que les femmes doivent être éduquées, avoir un diplôme ou au moins leur bac, continue Manal. Dans mon village, toutes les filles travaillent ou étudient, ici ou à l’étranger. C’est comme ça qu’on devient le ciment sur lequel bâtir les générations suivantes. Si ont veut les éduquer correctement, on doit être formées. C’est aussi notre façon de résister. »
Manal Tamimi, debout devant le journal télévisé, écoute les nouvelles des affrontements en Egypte et en Syrie. La sympathie qu’elle accordait il y a deux ans aux soulèvements populaires arabes s’est estompée, à l’idée que leur échec sert aujourd’hui les intérêts d’Israel. Elle prend congé des informations. A Nabi Saleh, l’armée a proposé en 2010 de rendre le puits confisqué par la colonie, en échange de l’arrêt des manifestations. Les villageois ont refusé. Une victoire importante.

  • Entre 2005 et 2013, sur près de mille plaintes déposées par des Palestiniens contre des civils israéliens avec le soutien de l’association Yesh Din, seuls 8,5% ont abouti à des poursuites.

     

    (Article publié dans Causette en octobre 2013)

     

     

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