La vie sans toit (Espagne)

Plongée dans un immeuble de la banlieue de Barcelone, squatté par d’anciens propriétaires en faillite. Ceux-là occupent aujourd’hui illégalement une résidence de standing détenue par la Sareb, la « banque toxique ».

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Matthew Cassel

Luis, son chien en laisse, rentre de promenade. Sa femme est accoudée à la rambarde du deuxième étage : leur fille est installée dans un appartement voisin, avec son compagnon et trois enfants qui ce matin font leurs devoirs. Les trois générations étaient à deux doigts de la rue. Aujourd’hui ils occupent le « Bloque de Gracia », un immeuble de Sabadell, en banlieue de Barcelone, ouvert par la Plateforme des Victimes de l’Hypothèque (PAH) l’année dernière. Quarante appartements de standing en faux parquet et aux cuisines américaines, ouverts pour trente-deux familles essorées par leur crédit. La résidence flambant neuve est propriété de la SAREB, la « banque poubelle », une structure créée par l’Etat pour sauver le système bancaire espagnol après la crise de 2008. Une banque née du crash financier, déjà un pied dans la spéculation immobilière : sorti de terre il y a quatre ans, le « Bloque de Gracia » n’a jamais été mis sur le marché. Alors la stratégie du collectif du droit au logement a frappé comme un retour de bâton : le bien de la banque a été saisi par des particuliers en faillite. C’était au mois d’avril 2013. L’intervention de la police aux premiers jours de l’occupation n’y a rien changé. Un juge local a statué sur le sort des squatteurs : l’immeuble ne remplissant pas sa fonction locative et face au déficit de logements sociaux dans la région, les familles seront autorisées à rester le temps qu’une solution soit négociée. C’était il y a un an, depuis rien n’a changé.

Le long du patio qui traverse l’immeuble, les errements de l’économie espagnole se racontent à tous les paliers. Luis, 56 ans, est un ouvrier du textile au chômage, tassé et renfermé, il fut licencié en 2006 en même temps que sa femme. En 2009, leur fille, son mari et leurs trois enfants s’installent chez eux, dans un quartier modeste de Sabadell: eux aussi ont perdu leur boulot. Sept personnes vivent alors sous le même toit, aucun adulte ne travaille. A la télévision et dans les journaux on découvre l’ampleur de la crise, pendant que la dette de l’appartement où vivent parents, enfant, gendre et petits-enfants, continue de courir. Luis et sa femme asphyxiés par leur crédit s’en remettent au collectif du droit au logement, la PAH, pour négocier auprès de leur banque l’annulation de leur dette en échange des clefs. Une procédure qui s’obtient en Espagne au cas par cas, en partie grâce aux pressions médiatisées et incessantes de la PAH sur tout le territoire. Autrement, malgré la cession du bien, les arriérés s’accumulent au prix de la banqueroute du débiteur et parfois de son garant, parfois encore de leurs familles entières.
Aidé par le collectif bardé d’avocats, Luis obtient raison après des mois de procédure. Libérés de leur crédit mais désormais sans domicile, les sept membres de la famille emménagent dans le squat moderne et tout-confort de Sabadell. Assis dans son logement provisoire, le trois fois grand-père attend sa retraite sans éclat :
« Dans cinq ans je toucherai une petite pension. Ce sera toujours mieux que les quatre cent euros de l’aide sociale ». Il marmonne que quand il avait l’âge de sa fille, on trouvait du boulot à chaque coin de rue. Mais Laura, qui comme lui parle avec économie et vit porte à côté, n’a pas de plan en ligne de mire. Elle, son compagnon et leur trois enfants, survivent sur les huit cent euros mensuels des vieux.

Au piso 4 du troisième étage, Sarah, 31 ans, a « repris du poil de la bête ». « Avant on se sentait des victimes de la situation, intervient son mari Jose-Louis et père de leurs deux enfants. Au Bloque, maintenant, on a l’impression d’être dans notre droit. Les gens, à l’école, ou nos anciens voisins, nous ont beaucoup aidés. On n’a pas honte. Tout ce qui compte c’est qu’on ait un toit. » La PAH est parvenue à faire de citoyens endettés et fragilisés des bataillons d’activistes partie prenante du sort de leur communauté. Selon leurs chiffres, plus de 400 000 familles ont perdu leur logement en Espagne depuis 2009. Comme beaucoup d’entre elles, Sarah et Jose-Luis ont acheté un appartement en 2006 et signé pour un emprunt de 200 000 euros sur quarante ans. En 2011, Sarah a perdu son travail à la boucherie et Jose Luis son emploi dans la métallurgie un an après. En septembre 2012, le couple arrêtait de rembourser ses traites, échelonnées entre 900 et 1200 euros mensuels. Grâce à la PAH, l’annulation de leur dette est négociée auprès de la banque BBVA et leur installation au Bloque fut décidée en urgence. Bénéficiaires de l’équivalent du RSA, ils essaient ces jours-ci pour gratter un billet de vendre un oiseau, « de ceux qui ont vraiment la côte dans le quartier ». A la sortie des classes, la famille passe régulièrement devant l’ancien appartement qui n’a pas trouvé repreneur depuis leur départ, il y a un an. « C’est là notre drame. On a dû tout quitter en urgence et aujourd’hui il est toujours vide.» Sarah est persuadée que la banque n’essaie pas de le vendre. Dans leur ancien quartier, les prix ont été divisés par deux.

Dans l’appartement 6, Damian et Paqui sont ensemble depuis six ans. Lui, magasinier dans un petit commerce, elle caissière dans un super-marché, ils achètent un appartement en 2012 alors que leur premier enfant est en route. Ils vont perdre leur emploi dans l’année. Son fils d’un an sur les genoux, Paqui regarde une émission de télé-réalité sur un écran géant. Leur expérience de la dette ne les a pas refroidis. Damian voudrait à nouveau acheter, dès que ça ira mieux, « surtout qu’en ce moment c’est moins cher. Si tu as un travail, je trouve ça normal de vouloir devenir propriétaire. Jusqu’à maintenant je gagnais 1 800 euros par mois, on était bien. » Il ne s’attendait pas à être licencié. « C’est désespérant », continue le garçon de 27 ans, qui vit comme sa femme avec un peu plus de quatre cent euros d’allocations. Dans leurs cercles familiaux, leur histoire tient du déjà-vu: « Ma mère vit chez ses parents, explique Paqui, et elle doit encore rembourser son crédit. » Les parents de Damian sont également endettés : «et ma sœur est retournée chez eux, avec son mari et leur fils! Les gens n’ont pas d’argent, c’est de pire en pire. »
Le dimanche suivant, les habitants du Bloque ont fêté aux couleurs de la PAH l’arrivée d’un bébé. Depuis 2011, la Plateforme a relogé plus de mille personnes dans des propriétés appartenant à des banques.

Article publié dans Siné Mensuel en avril 2014
Photo de couverture: Matthew Cassel

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Matthew Cassel

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