Brown in the USA (Etats-Unis)

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Melanie Cervantes
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Jesus Barraza

(Article publié dans Standard Magazine en juillet 2014)

La jeunesse chicana défend une « dignité rebelle » avec posters et slogans dans la lignée des Black Panthers. Reportage à Oakland chez Melanie Cervantes et Jesus Barraza, affichistes engagés dans une Amérique où tout n’est pas noir ou blanc.


Baie de San Francisco, rive est. Sur le plafond du studio Tupac Amaru, au fond d’une arrière cour, une guerrillera zapatiste au regard impétueux a pris la tête d’une armée de pistoleros. Une femme à la peau sombre porte son enfant en bandoulière sur une affiche voisine. Le visage masqué par un bandana, elle pose en héroïne urbaine et anonyme. A ses côtés, le portrait d’une activiste le point levé est  légendé d’un « Brown and Proud » en gros caractères, punchline des illustrateurs de la « dignité rebelle ». Jesus Barraza et Melanie Cervantes sont les membres fondateurs du collectif Dignidad Rebelde, basé à Oakland, ville de 400 000 habitants violentée par 50 ans de luttes. « Ce slogan Brown and Proud date des années soixante. C’est une réponse au white power qui inonde les médias et le récit des États-Unis, commente Melanie Cervantes. C’est rapidement devenu un symbole quand nous l’avons ressorti en 2010, et pas seulement dans la communauté latino.» Inspirés par les muralistes chicanos et la griffe d’Emory Douglas, illustre dessinateur des Black Panthers, le binôme aux cheveux longs imagine des posters recyclables en étendards de manifs, brandis sur tous les fronts de la justice sociale aux Etats-Unis.

Nés en Californie dans les années 70 de parents émigrés mexicains, Jesus et Melanie sont les enfants d’une nation américaine qui expulse ses travailleurs du Sud à longueur d’année, Obama ou pas: « On entend souvent que depuis l’élection d’Obama les États-Unis sont entrés dans une période post-raciale, alors que c’est absolument l’inverse ! s’agace régulièrement Jesus qui a épinglé  sur un poster le président en « expulseur en chef ». Aujourd’hui, onze millions de sans-papiers, dont une majorité de latinos, sont installés aux USA depuis parfois plus de vingt ans. Des petites mains employées au ménage, dans les champs ou en cuisine, maintenues dans un état d’insécurité administrative qui les contraint à la discrétion. Des travailleurs vulnérables, variables d’ajustement de l’économie, assis les deux fesses sur un siège éjectable. Quatre cents mille déportations l’année dernière, et plus de mille reconduites à la frontière quotidiennes en ce moment ont provoqué un débat national.

Fermement du côté des familles en sursis, Melanie et Jesus sont les illustrateurs du mouvement Not1more – « Pas une (déportation) de plus » –, collectif porté par des d’activistes majoritairement en situation illégale et en faveur d’une politique massive de naturalisation. Caillou dans la chaussure de l’État, ils s’invitent aux sièges des élus, coupent la route aux fourgons de police, en Californie, au Texas ou en Arizona, et tiennent meetings devant les centres de rétention du sud du pays. Ils comptent sur des représentants médiatiques, popstars, vedettes du petit écran et journalistes, eux-même naturalisés, pour défendre un mouvement devenu très populaire. Alliés de cette « Nation des sans-papiers » (Undocumented nation) qui ne craint plus la lumière depuis le début de la décennie, Jesus et Melanie sont, au bout du pinceau, les portraitistes des militants et les pourfendeurs d’une série de lois jugées discriminatoires. Ainsi de la loi Arizona (SB 1070), la plus stricte du pays en matière d’immigration, votée en 2010 et qui encadre les contrôles d’identité: « Elle légalise le délit de faciès en insinuant que si tu es marron, tu n’as sûrement rien à faire ici. Face à ça, notre réaction en tant qu’artistes c’est au contraire de pousser les gens à affirmer qui ils sont, et pourquoi ils doivent en être fiers. C’est crucial, alors qu’on rencontre de plus en plus de jeunes paumés sur leur identité. » Le couple, à la création comme au civil, organise des ateliers à travers le pays et forme les générations à l’art du pochoir et du slogan. « Il faut réaffirmer la société civile, faire prévaloir sa vision de la situation, continue la jeune femme de 36 ans dont les posters sont élaborés à main levée ou à partir de photos, puis colorés sur ordinateur avant impression. En faisant ça, on crée aussi des archives. Pour que dans cinquante ans les gens se rappellent. En ça l’information visuelle peut avoir autant d’impact que l’écrit. »

Prolongement d’un cauchemar
Melanie est sortie diplômée en Ethnic Studies de la prestigieuse université de Berkeley, après une scolarité dans le public : « Mon cursus à Berkeley m’a ouvert les yeux sur une réalité dont je n’avais jamais entendu parler jusqu’alors. Au collège et au lycée, on apprend tout du point de vue d’une société de Blancs, comme si le reste d’entre nous n’existait pas ou n’avait eu aucun impact dans l’Histoire. J’ai mis un peu de temps à le digérer. » Car enfants, Melanie et Jesus sont les bons élèves de l’assimilation culturelle. Des années de fac plus tard, rompus à un nouveau savoir académique et à l’exercice de la réalité, ils piétinent un miroir aux alouettes, le rêve américain, « fondé sur le pillage et le génocide d’une population indigène ». Le couple s’émancipe au contact de l’école chicana, qui défend l’affirmation des communautés ethniques et sociales qui fondent la nation américaine. « Les Chicano Studies, poursuit Jésus, évoquent les questions de race, de classe et de genre et nous enseignent de quelle façon l’oppression a toujours été liée à ces notions. Elles permettent aussi de comprendre comment les structures du racisme ont affecté, et continuent d’affecter nos communautés. »

Sur un poster affiché dans leur studio, la Virgen de Guadalupe, incarnation mexicaine de la Vierge Marie, est flanquée de l’inscription « Wanted terrorist ». La condamnation d’une sainte latina imaginée par un ami des artistes est chez eux presque à prendre au premier degré. « Quand on fait le portrait d’une femme menacée de déportation ou qui vient de se faire choper par la police de l’immigration (la migra), on représente quelqu’un qui est considérée comme une criminelle aux États-Unis. Comme dans le passé. Au moment de la Dépression dans les années trente, le pays s’est mis à déporter massivement les Mexicains qui travaillaient sur le territoire, en leur faisant porter une partie de la responsabilité de la crise du système. Les Mexicains ont souvent servi de boucs-émissaires. » Mélanie raconte que sa mère, arrivée dans les années soixante, à une époque où la frontière était ouverte aux travailleurs migrants, fait partie de la septième génération de femmes à s’être déplacées sur le continent. « Une phrase populaire dit que nous n’avons pas traversé la frontière mais c’est la frontière qui nous a traversés, complète Jesus, dont le père est originaire de Ciudad Juarez, au nord du Mexique. « Beaucoup d’entre nous sommes des indigènes. Notre relation à ce bout de terre est plus ancienne que les deux nations qui sont assises dessus. » L’Etat actuel de Californie a été arraché au Mexique en 1848, suite à une guerre de deux ans provoquée par l’annexion du Texas par les USA.

« My life matters »
Jesus et Melanie travaillent à leur échelle à dédiaboliser les minorités aux États-Unis et à ébranler un status-quo qui se nourrit d’inégalités : « Il faut sans cesse questionner et remettre en cause la criminalisation de certaines personnes ou de certaines populations. On essaie de rompre leur isolement et de dire, vous n’êtes pas seuls. » Parmi leurs portraits, à côté des anonymes, trônent des figures comme Angela Davis, icône du Black Power et bête noire du FBI de J. Edgard Hoover ; Ricardo Flores Magon, anarchiste et acteur de la révolution mexicaine (1910), mort en détention, et Robert F. Williams, auteur de Negroes with guns (1962), et leader afro-américain partisan d’une réponse violente à la répression raciste. « Ce que j’essaie de faire, décrit Jesus, c’est de poser en héros des gens qui seraient aujourd’hui à beaucoup d’égards considérés comme des terroristes. »

Brun sur fond bleu ciel, souriant, il y a aussi Oscar Grant, Afro-Américain de 22 ans victime d’une bavure policière en 2009, à deux encablures du studio de Dignidad Rebelde. Le visage de ce martyr de la Bay Area, abattu d’une balle dans le dos par un policier sur le quai du métro d’Oakland, le soir du nouvel an, est l’affiche de leur portfolio la plus imprimée et diffusée, notamment sur les réseaux sociaux. Porté à l’écran par Ryan Coogler en 2013 (Fruitvale Station), l’incident a traumatisé la communauté d’Oakland, berceau des Black Panthers et fourmilière d’activistes et de civils engagés pour le respect des libertés civiles et contre la brutalité policière. « Je suis Oscar Grant, ma vie compte», ce slogan illustré par les deux artistes sera repris en réponse à plusieurs faits divers similaires, comme le meurtre par un civil armé d’un mineur de 17 ans, Trayvon Martin, en février 2012. « C’est une idée radicale de dire, en parlant de jeunes blacks ou de latinos: leur vie a de la valeur. Quand le récit dominant les catégorise en super-prédateurs et justifie qu’au nom de la sécurité leur vie soit sacrifiée, que ce soit des mains d’une force de police ou de quelqu’un qui se prend pour un flic. »

L’activisme des Black Panthers et de son pendant chicano, les Brown Berets (Bérets Marrons), se raconte sur les murs de la ville, comme dans le graffiti collectif « Culture is a weapon » (la culture est une arme) à quelques blocks du studio, sur la façade d’un immeuble : le portrait de famille des communautés afro, mexicaine et indienne-indigène, réunies en plusieurs visages aux couleurs bleues, jaunes et rouges. « On fait tous partis de cette histoire. Les artistes et activistes d’hier sont toujours avec nous, Emory Douglas ou Angela Davis parmi les plus connus, avec leurs enfants et petits-enfants, nos potes, notre génération, qui perpétuent la culture reçue en héritage. » Derrière une grand-mère qui défile chaque année à la mémoire d’Oscar Grant se cache par exemple l’organisatrice des petits-déjeuners gratuits (Free Breakfast Program), organisés en 1969 par les Black Panthers pour les enfants de la communauté et qui s’étendit à tout le pays pour nourrir 10 000 bouches tous les matins avant l’école. Son fils est un artivist (artiste-activiste), une vocation locale, comme Jesus, Melanie et d’autres, devenus des professionnels du contre-pouvoir populaire. Des générations qui planchent ensemble autour, entre autres, de la question pénitentiaire, perçue comme un prolongement de la ségrégation raciale.

Au mois de février, Dignidad Rebelde organisait une print party sur la critique des cellules d’isolement. Quinze artistes, des familles, des militants et des néophytes sont venus apprendre à faire des posters comme on dresse un plaidoyer. « Cinquante personnes ont reproduit quatre cents pièces, ce qui est vraiment une réussite. Il y avait évidemment des proches des prisonniers, des radicaux mais aussi des gens venus par hasard ou des amateurs de notre boulot. » Puis, une dizaine de personnes convaincues par le message de l’atelier ont pris la route de Sacramento, la capitale d’Etat, pour assister à une audition au tribunal. « Pour nous c’était un signe très positif, conclue Melanie, une preuve que par l’art on avait pu les intéresser profondément. »

Photo de couverture: Olivia Dehez

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