Februniye, la petite Maire des peuples (Turquie)

Cent ans après les massacres perpétrés contre les chrétiens de Turquie, Februniye Akyol est la première Syriaque à diriger une grande ville du pays. A Mardin, perle du sud anatolien, l’édile de 26 ans incarne le renouveau du dialogue inter-communautaire.

Dans un bâtiment grisâtre à l’odeur de tabac, les réunions font courir le staff de Mardin d’une pièce à l’autre. La ville se trouve à moins de vingt kilomètres de la frontière syrienne, dans le sud-est de la Turquie. Ces jours-ci, malgré la guerre voisine qui bouscule constamment son agenda, l’administration municipale, en grande partie constituée de femmes, inaugure une cellule de crise destinée aux victimes de violences conjugales et d’isolement psychologique. La première de la ville, dirigée jusqu’à alors par l’AKP. «Quatre femmes par jour sont tuées chez elles en Turquie, explique Mekiye Güzel, chef du département pour la parité à la Mairie. « Ici nous n’avons pas d’argent. Mais d’avoir des femmes aux postes de direction c’est pour nous une grande partie de la solution». Le parti DBP (« Parti démocratique des régions », branche régionale du BDP), formation kurde qui compte près d’une trentaine de parlementaires à Ankara, a pris le pouvoir à Mardin il y a un an.*(1) Une révolution discrète est inscrite dans leur programme local : chaque tête de Mairie partage de fait le pouvoir avec un membre du sexe opposé. « J’étais étudiante en master de langues syriaques quand le parti m’a proposé de me présenter aux côtés d’Ahmet Türk. Je n’avais jamais fait de politique avant». L’encolure du chemisier de Februniye Akyol dévoile une croix en argent : l’édile aux grands yeux noirs est Syriaque orthodoxe, membre de la communauté des chrétiens d’Orient. « Je suis croyante, mais je n’ai plus le temps de pratiquer à cause de nos réunions », explique la co-maire avec retenue, assise au centre d’un grand bureau meublé en blanc. Februniye, fille d’artisan, contemple le sentiment d’avoir « rejoint l’Histoire ». C’est la première fois qu’une Syriaque siège à la tête d’une grande métropole en Turquie, pays plus largement de confession musulmane. Autrefois forte de 200 000 individus, la population syriaque de Mardin fut décimée aux côtés des Arméniens dès 1915. Leur présence se réduit aujourd’hui à quelques dizaines de familles, dont Februniye est devenue un porte-drapeau.

Cinquante nuances de Turcs La mairie de Mardin surplombe la partie basse de la ville où déambulent chaque jour près de 90 000 habitants entre l’asphalte et le béton, paysage décrit avec horreur par l’élue et son équipe. Ce matin, le bruit et la poussière sont tenus à l’extérieur par quatre fenêtres closes. A l’intérieur de son bureau, Februniye cultive un silence de coton. Dans une bibliothèque immaculée, le nom de Murat Karayilan, cadre historique de la guérilla kurde, est inscrit sur le dos d’un livre : « J’aime aussi Paolo Coelho, mais j’ai un problème avec son approche des femmes. S’il y a un auteur féministe qui compte pour moi, c’est plutôt Abdullah Öcalan, » théoricien de la guérilla kurde. Februniye murit derrière la douceur de son attitude des convictions radicales. La jeune femme ne fait aucun secret de son admiration pour le leader du PKK, considéré comme un chef terroriste par la Turquie, où il est toujours prisonnier depuis 1999. « Je suis très proche de l’approche politique d’Öcalan. Il n’est pas question de séparatisme, mais de faire respecter la culture des uns et des autres, sans imposer un modèle dominant. Malheureusement sur ça, l’Etat turc n’a jamais voulu céder. » Dans cette région à la réputation irrégulière, chantée par les guides touristiques mais si proche du conflit qui déchire la Syrie et l’Irak, la petite société municipale reflète une diversité propre à l’extrême sud-est de la Turquie. « Ici tout le monde parle sa propre la langue : arabe, kurde, turc ou syriaque,» commente dans un bureau voisin Leyla Ferman, citoyenne allemande. Fille d’émigrés originaires de la région, elle s’est installée à Mardin il y a six mois : « Je venais juste de terminer ma thèse sur la gestion locale des conflits ethniques quand l’équipe municipale m’a proposé un poste. » Comme Leyla, ils sont nombreux, enfants et petits-enfants d’exilés à réintégrer la « patrie », qui se relève aujourd’hui des affrontements du XXème siècle. Cette histoire là se raconte au-dessus des étages de la mairie, mille mètres plus en altitude, dans le cœur historique de la ville, théâtre d’un monde sans âge inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco et où les ânes ont plus de valeur que les voitures. L’arabe s’est maintenu langue de la rue, remplacé ponctuellement par l’allemand ou l’anglais pour faire commerce aux touristes. Parmi eux, des traumatisés de l’Histoire en pèlerinage viennent arpenter la ville, comme Marcella, venue du Chili pour retrouver la tombe de son arrière-grand père à l’heure où la diaspora commémore autour du monde le centenaire du génocide, et attend de l’Etat turc une reconnaissance exhaustive des faits. « Ma grand-mère m’a raconté à la fin de sa vie que ses frères avaient été tués, et son père abattu sous ses yeux, ici, à Mardin, raconte la jeune chilienne d’origine arménienne. Les Turcs ont été assez cruels, c’est le moins qu’on puisse dire. » Le Père Gabriel, autorité religieuse en ville, lui annoncera qu’elle ne trouvera jamais les corps, perdus quelque part au fond des fosses communes.

Un trésor entaché par les guerres A Mardin, dans le calme trompeur qui se diffuse de ses ruelles de pierre claire suspendues au-dessus des nuages, certains, comme la famille de Februniye Akyol, ont passé une vie à s’adapter aux marrées changeantes des affrontements entre les peuples de la région. Bülent, Syriaque de 40 ans, personnage amical et attentif, dont chacune des paroles s’éteint dans un sourire de gratitude qui semble célébrer une vie modeste, a fait le deuil de toutes les possessions de sa famille. Artisan dans un local perché au sommet d’un escalier sombre, il confectionne des boucles d’oreilles avec sa femme et son frère, dans un nuage de fumée de cigarettes. « On ne gagne pas beaucoup, le travail nous permet seulement de nous maintenir. Si nous n’avions pas tout perdu au début du siècle, je vivrais mieux qu’aujourd’hui », raconte l’homme doux qui rappelle comme s’il l’avait vu en rêve qu’on traitait ici ses ancêtres avec déférence. « Cette année, j’ai déposé un dossier au tribunal pour tenter de récupérer la propriété dans laquelle ma grand-mère est née. » Bülent habite une petite maison avec sa compagne et ses deux enfants, de 12 et 8 ans, qui parlent quatre langues, et ce soir-là regardent la télévision. « Quand j’étais à l’école à Mardin, dans les années 1970, les autres me traitaient de diable. Les gens ne comprenaient pas, j’étais le seul Syriaque. » C’est un nouveau chapitre sanglant dans le sud-est de la Turquie. Pendant plus de vingt ans et jusqu’aux années 2000, l’armée turque et la guérilla kurde du PKK s’affrontent dans une guerre qui prend en étau les chrétiens de la région, poussés une nouvelle fois à l’exil, ou au repli. C’est l’époque de la jeunesse de Februniye : « Quand on grandit au milieu de cette douleur, on espère réussir un jour à voir changer les choses. C’était particulièrement difficile pour les femmes, raconte l’élue, qui perdaient des pères, des enfants et des maris. » Un soir de semaine, Februniye s’adresse à un parterre de dames kurdes, drapées dans le blanc et la dentelle. Leurs fils sont portés disparus depuis parfois vingt ans, enlevés par l’armée turque. La voix fragile, debout sur scène, la co-maire de 26 ans leur rend un hommage sans décoration, célébration de son empathie pour le peuple qu’elle côtoie au quotidien, chancelante sous l’émotion. « Les Kurdes se sont excusés pour l’Histoire, et c’est aussi pour ça que nous nous sentons proches d’eux », continue Februniye Akyol en aparté. Car les Kurdes et les Syriaques n’ont pas toujours formés la communauté de destin qu’ils revendiquent aujourd’hui face à la domination culturelle turque. Les Kurdes ont joué un rôle significatif dans le génocide des chrétiens de 1915. Sur cet épisode, Ahmet Türk, l’homme qui partage le pouvoir avec Februniye s’est expliqué en 2013, devenant le premier leader kurde d’envergure à s’excuser pour les massacres du siècle dernier. Un message d’apaisement que Februniye juge crucial, et qu’elle réclame désormais des autorités turques. « De toute façon, aujourd’hui, on doit vivre ensemble, on n’a pas le choix, continue-t-elle, citoyenne de Turquie. En tant que Syriaque je suis une voix pour les chrétiens de la région, mais je compte représenter tout le monde. » Dans les rues de la vieille ville, à l’évocation de Februniye répondent des sourires d’approbation. Dans la boutique tenue par un jeune Arménien, un Turc musulman de 25 ans, un Kurde athée et un Syriaque du même âge racontent pour la démonstration les faits d’armes de leurs arrières grands-parents, en mimant de s’égorger les uns les autres. Avant d’allumer une nouvelle cigarette et de poursuivre la soirée dans le rire et l’alcool. En vérité, dans le quotidien des frères ennemis qui n’ont jamais cessé de vivre ensemble, l’eau a coulé sous les ponts. « Le problème qui nous préoccupe aujourd’hui c’est l’Etat Islamique», considérait la jeune édile en février dernier, quelques jours à peine après l’enlèvement de plusieurs centaines de Syriaques par les djihadistes, dans le nord de la Syrie. En Irak, le patrimoine de la communauté a souffert d’importantes dégradations la semaine suivante. La situation humanitaire est loin de se stabiliser. Le sud-est de la Turquie est submergé depuis quatre ans sous le flot des réfugiés. Les églises de Mardin hébergent plus d’une centaine de chrétiens arrivés de Syrie. La plupart consument ici leur sort dans l’ennui et l’affliction. Pour l’équipe municipale, les chantiers sont nombreux, mais l’argent insuffisant. Februniye Akyol a rejoint l’Histoire dans une époque aux défis intimidants.

*(1)Le DBP brandit comme valeur suprême le respect des minorités et la défense de leurs droits, mais aussi l’égalité entre les sexes, jusqu’à se définir comme un parti féministe. C’est d’autre part le bras politique du PKK, la guérilla kurde toujours considérée comme une organisation terroriste en Turquie.

Les Syriaques sont originaires de Mésopotamie et vivent dans le sud-est de la Turquie, en Syrie, en Irak et au Liban. La langue syriaque est un dérivé de l’araméen, parlé à l’époque de la vie de Jésus. Autrefois majoritaires dans la région de Mardin, les Syriaques furent persécutés à l’époque du génocide arménien, puis à nouveau à partir des années 70, pris dans le feu des affrontements entre Turcs et Kurdes dans le sud-est du pays. Nombreux sont alors contraints d’émigrer en Europe, ou de s’installer en Irak et en Syrie, où ils sont, depuis quatre ans, rattrapés par la guerre.

2 réflexions sur « Februniye, la petite Maire des peuples (Turquie) »

  1. Je reviens de Mardin, où je suis allé dans une délégation de l’association de solidarité France-Kurdistan, en tant qu’observateur des élections législatives (à Agri, plus au nord-est).
    Cet article est très bon, et expose bien ce que j’ai entendu et compris lors de notre discussion avec la co-maire de cette ville.
    Jean-Jacques Le Masson
    jean-jacques.le-masson@orange.fr

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  2. Merci pour cet article sur Februnyé qui mérite d’être encouragée pour ses choix démocratiques et féministes. Audacieuse et déterminée, très à l’écoute de la population, elle transforme aux côtés de Ahmed Turc la merveilleuse ville de Mardîn.
    Sylvie JAN

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