Palestiniens: l’impossible retour (Liban)

A Chatila, dans le sud de Beyrouth, dix sept mille réfugiés palestiniens vivent dans l’attente d’un emploi, d’une bourse et de la création d’un Etat. Dans un camp labyrinthique et sans distraction, nous avons zoné avec eux.

Des enfants jouent au ballon adossés à des murs couverts de moisissures au premier étage du bâtiment. Le fils des voisins apparaît à la grille, il a une tache noire et velue des doigts jusqu’au coude qui lui fait un bras de singe. Il est né comme ça. « Ce n’est pas un endroit pour les petits », dit Um Wassim. Dans le camp, la saleté n’a laissé aucune place à la nature. Seule la flore des poubelles contraste avec le dur. Les filles sont à l’intérieur, au rez-de-chaussée de l’immeuble de quatre étages en béton brut, lézardé, sans finitions. Le drapeau noir du Fatah Intifada, mouvance radicale détachée du Fatah de Yasser Arafat, flotte au-dessus du porche qui ouvre sur l’allée et fait de l’air au portrait de Bashar El-Assad. Le quartier porte les couleurs et le nom du père de la famille Hazineh: Abu Wassim.

En 1948, la création de l’Etat d’Israël a conclu à l’évacuation de sept cent mille Palestiniens vers les pays voisins. Depuis, trois générations d’apatrides sont nées dans les camps, en Syrie, en Jordanie ou au Liban. Les Hazineh m’ont ouvert les portes de leur quotidien: ici, on vit le présent en rêvant l’avenir, enferrés dans le passé. Et en attendant, on tourne en rond.

Nisreen, 16 ans, fait des allers et retours sur le palier en se prenant en photo sur son smartphone. Nana, 13 ans, regarde Disney Channel dans le salon de 30m2, propre et chichement meublé – deux canapés autour d’une télé. Le dessin animé se passe au ski, Nana y va chaque année chez leur grand-mère à côté de Bhamdun, au nord du Liban. Là-bas elles font de la luge, mais cet après-midi il fait plus de 35 degrés et les ventilateurs ne résistent pas aux coupures de courant. 15h: Wassim, l’aîné, sort la chambre en caleçon. Il a 20 ans et se couche à 7 heures tous les matins; inactif, dans un pays où il ne peut être déclaré travailleur. Nisreen retraverse la pièce sur son portable alors que sa mère apparaît dans le salon en criant derrière Hadi, 5 ans, son septième enfant. Elle sort se brosser les cheveux sur le lit installé dans la cour. Hadi la rejoint et clapote dans une flaque d’eaux usées. Nous sommes à la fin du mois de juillet, à quelques jours de Ramadan, les centres de loisirs sont fermés et il n’y a pas de boulot.

Mahmud Abbas en visite

En période scolaire, Nisreen, Nana et Yasmin, les trois filles, suivent des cours dans un établissement de l’UNRWA, le bureau d’aide aux réfugiés palestiniens, à l’extérieur du camp. Leur éducation dépendra entièrement des Nations Unies tant que les écoles libanaises resteront fermées aux réfugiés. Yasmin, 18 ans, est arrivée au terme de son cursus. Elle vient de retirer un dossier au bureau de l’ONU à Chatila pour obtenir une bourse universitaire. Mais elle l’a déchiré, de colère. L’UNRWA demande soixante points de réussite à l’examen final pour décrocher le fameux scholarship. Yasmin n’a que 59,4 et l’ONU ne délivre que soixante-dix bourses par an. Son visage se ferme. L’Université coûte quatre mille dollars. Elle n’a aucune chance. L’année prochaine elle cherchera un travail, « n’importe lequel, de préférence hors du camp« . En faignant d’oublier que passer le ghetto, les Palestiniens n’ont pas le droit d’exercer un emploi qualifié au Liban. Un statu-quo rarement remis en question par la population et les gouvernements successifs qui avec cette interdiction, s’assurent du maintien de l’équilibre confessionnel entre chrétiens, druzes, musulmans sunnites et chiites. Délivrer des permis de travail aux quatre cent mille Palestiniens sunnites qui vivent sur le territoire conduirait tôt ou tard à des naturalisations massives, redoutées par les Libanais. Et pas seulement.
Les Palestiniens eux-mêmes refusent d’être régularisés: « Les Libanais sont nos frères arabes mais nous ne sommes pas chez nous ici.  Ce que nous voulons, c’est rentrer là où sont nos terres, nos maisons, là où il y a du travail pour tous, déroule dans une rhétorique presque mécanique l’unique vendeur de souvenirs de Chatila. Nous demandons  à pouvoir travailler ici, mais nous ne voulons pas être dissous dans la société. » Un acte de foi réitéré par Mahmoud Abbas, Président de l’Autorité Palestinienne depuis 2005, en visite officielle à Beyrouth en ce mois d’août: « Je le répète encore une fois, nous ne sommes pas en faveur de la naturalisation,  mais pour le retour des Palestiniens en terre natale. » Le droit au retour, un principe si fondamental que fut éludée la question du chômage des réfugiés lors de son entretien avec le Premier ministre libanais Najib Mikati – un à-côté du conflit pourtant déterminant au quotidien. Car la priorité politique, c’est le vote des Nations Unies en faveur de la création d’un Etat palestinien, théoriquement prévu pour septembre.

« Tu n’es pas de là-bas, tu n’es pas d’ici »

La Palestine. Abu Wassim n’y a jamais mis les pieds, pas plus que ses enfants. « Ils défendent l’odeur du pays lointain, cette odeur qu’ils n’ont jamais sentie parce qu’ils n’y ont même pas vu le jour », écrit le poète arabe Mahmud Darwish dans son roman Une mémoire pour l’oubli (1982). « Ils en sont nés mais loin d’elle. Ils l’ont apprise à force de mémoire lancinante. Leurs pères avaient été expulsés de là-bas pour devenir ici des invités, des invités de passage. Tu n’es pas de là-bas, tu n’es pas d’ici: de ces deux négations était née une génération décidée à défendre son existence. »
La famille d’Abu Wassim est originaire de Jaffa, port de Méditerranée à quelques kilomètres de Tel Aviv, centre névralgique du tourisme israélien; il y a soixante ans, Jaffa était l’une des villes les plus peuplées et prospères de Palestine, une « capitale » arabe sur la route qui mène du Caire à Damas. Expulsés en 1948, ses parents ont fui pour la Syrie, où le grand-père servit comme fedayin (milicien), résistant à l’occupation sioniste. Puis ils ont rejoint le Liban et Abu Wassim est né, dans la montagne. A 20 ans, il a rencontré sa femme et ensemble ils sont partis à Chatila – les loyers étaient bas, le travail envisageable. Um Wassim est libanaise, elle pourrait trouver un emploi en dehors du camp. Mais elle n’a pas fait d’études et serait tout au mieux femme de ménage à Beyrouth, peut-être même chez des chrétiens. Ce à quoi son mari s’oppose, car « c’est dégradant« . Um Wassim ne se fait pas au ghetto: elle a développé des maladies chroniques, comme un tiers des habitants, des difficultés respiratoires et des maux de ventre qui la contraignent à avaler des antibiotiques et, cette année, à renoncer à Ramadan. Loin de l’air de la montagne, elle se contente de l’arbre qui trône dans la cour et sous lequel les filles ont l’habitude de recevoir les voisins, à défaut d’avoir des loisirs.

Martyrs et camion de glaces

Je fais un tour dans le camp avec Nana. On va chercher une glace là où travaille son frère Mhamad, 14 ans, le temps des vacances. Mhamad touche l’équivalent de vingt cinq euros par semaine, autant que son père. Tous les après-midi jusqu’à la nuit tombée, il veille sur un petit commerce de narguilés et de glace pillée, à une encablure de chez lui, et passe le temps devant la télé accrochée au mur, apathique. Son frère Mataz est avec lui, affalé sur le canapé – un bloc de béton sur lequel est posé un matelas « made in Syria ». Mhamad sert à sa soeur nana une purée de colorants. Avec les coupures de courant, les machines marchent par intermittence et l’eau aux arômes ne glace pas. Mhamad sort ensuite une machette de sous un siège et, en trainant les pieds, va s’assoir sur un scooter devant le commerce. Il n’y a pas de clients.

Nana avance dans la rue en protégeant son gobelet des déchets qui peuvent tomber des étages supérieurs. Entre les murs du labyrinthe, l’air est lourd et chargé de relents d’ordures. Le vendeur de glaces s’est garé dans l’artère principale du camp qui seule offre un peu d’horizon. Le camion diffuse une rengaine pour enfants comme dans un film américain. Un vieil s’approche pour commander un cornet. Au bout de cette route de terre s’ouvre le quartier commerçant de Sabra. A Chatila, nous sommes dans la « zone résidentielle ». Les pieds des immeubles sont barbouillées d’affiches, des joueurs du Barça et des martyrs morts sous les balles de garde-frontières israéliens.

Certaines ruelles sont particulièrement insalubres. Les enfants fourmillent, foncent sur des tricycles cabossés et jouent aux raquettes les pieds dans l’eau, insensibles à la crasse. Les rez-de-chaussée donnent portes ouvertes sur la rue: les familles cherchent des courants d’air, assises sur les matelas qui recouvrent le sol. Le nez sous le ventilateur, on somnole, on fume la chicha et on attend que rien ne se passe. Sur un palier, une mère frappe son fils qui hurle en encaissant les tartes. Le grand-père, avachi sur une chaise, a le bras dans une béquille de combattant et le regard perdu dans le lointain. Wassim, l’aîné, traîne avec ses copains dans l’un des cafés internet qui pullulent dans le camp. A la maison, sa mère a fait des frites et des galettes farcies aux légumes. J’ai fait une gaffe en achetant du Pepsi: ici, on boit du Royal Crown, le coca syrien. « Quand tu achètes du Pepsi tu donnes de l’argent aux Israéliens », assène Um Wassim en cachant la bouteille dans le frigidaire – « les voisins parlent ». Nana vide son armoire à vêtements et replie ses affaires en paradant dans la chambre, comme tous les soirs depuis une semaine, avec un enthousiasme inchangé. Nisreen est là, entre son portable et le Mac Book offert par un visiteur américain. Um Wassim fume cigarette sur cigarette, couchée par terre, en écoutant Yasmin, sa fille aînée, chanter des tubes arabes, pendant qu’Hadi, le petit, court dans tous les sens en agitant un couteau. Le père réapparaît à la porte de la chambre vêtu de la même chemise beige. La famille se retrouve. Comme d’habitude, sans contrainte horaire: il leur arrive de faire des siestes trois fois par jour et de s’attabler chaque fois qu’un voisin amène du poisson. Le temps n’a pas de prise sur la routine de Chatila depuis soixante-quatre ans.

Le dealer et les soldats

Plombier et électricien, Abu Wassim, 40 ans, gagne cent euros par mois. Chaque année, plusieurs réfugiés sont mortellement électrocutés à Chatila. D’après lui et ses collègues, les habitants sont contraints de gérer la maintenance du système devant l’apoplexie des autorités libanaises. Cet après-midi, ils travaillent dans l’appartement d’Um Ahmad au troisième étage, qui donne accès aux câbles aériens. Les ouvriers se contorsionnent autour d’un nœud de caoutchouc, un pied sur la terrasse, l’autre en équilibre au-dessus de la rue. Le camp est chaque année plus exigu, ce qui fait dire au chef du bureau du Fatah à Chatila que les conditions de vie sont pires qu’il y a trente ans: « La densité de population augmente, les gens construisent à l’intérieur des murs, empêchés de s’étendre au-delà.  Les rues se resserrent et les fils électriques se rapprochent des habitations. » L’évacuation des eaux des immeubles contribue à la dangerosité des installations sauvages: l’eau goutte de tous les étages sur les câble en suspension. De retour à la maison, Abu Wassim sort de sa poche une plaquette de Tamal, un antidouleur. Il l’a confisquée à un homme dans la rue. « Tu veux essayer? Deux comprimés et tu es cassée pour la journée. » Quand est homme est pris sur le fait, les soldats l’enferment quatre jours dans une cellule du ghetto, pour un sevrage radical. Et pour aider à la désintox, Abu Wassim, figure paternelle et maire informel de cette partie du camp, contacte des associations de lutte contre la dépendance. Il a ramassé l’autre jour trois kilos de hasch qu’il a pris en photo. Il insiste: « la marchandise vient de l’extérieur ». C’est en partie faux: il existe des laboratoires dans le camp où l’on produit entre autre du crack et de la méthamphétamine. Des dealers de Beyrouth viennent se fournir ici. La police libanaise n’ayant pas le droit de pénétrer le périmètre, le business ne craint aucune intervention.

Désarmer les camps

La sécurité veille. Les soldats sont une trentaine dans le camp, issus de toutes les organisations politiques représentées à Chatila. L’idée que chaque camp compte des gardés armés, en plus des planques d’artillerie, incommode le gouvernement libanais. C’est un des points sur lesquels le Premier Ministre Najib Mikati a insisté auprès du président de l’Autorité Palestinienne, qui l’a repris mot pour mot: « Il n’y a pas besoin d’armes palestiniennes au Liban, car nous sommes protégés par le gouvernement et l’armée libanaise. » Nous sommes le 18 août, Mahmud Abbas est là pour inaugurer la première ambassade de Palestine au pays du Cèdre et entériner la collaboration des deux nations dans le processus de création de l’Etat. Ce qui implique pour les deux dirigeants le désarmement des camps. Yasmin rigole à cette idée: « les Libanais sont tous armés, pourquoi pas nous? » La campagne de séduction de Mahmud Abbas la laisse indifférente. Le Fatah Intifada, auquel sa famille a prêté allégeance, veut un retour en Palestine immédiat et par les armes, avec le soutien de la Syrie. L’Organisation de libération de la Palestine, comme le Fatah d’Abbas, prône un retour progressif aux frontières de 1967 par les voies de la négociation. « A quoi bon un Etat palestinien tel qu’il est envisagé? » Yasmin se demande. Jaffa c’est la Palestine d’avant 1948. Pour les Hazineh, les Palestiniens de 48 seront toujours des réfugiés tant qu’existera Israël.

Rentrer, pour aller où?

Dans la chambre, les filles regardent les photos de la commémoration de la Nakba (la « catastrophe » de l’exode palestinien qui suivit la création de l’Etat hébreu puis la première guerre israélo-arabe), le 15 mai dernier. Les filles étaient présentes parmi des centaines de Palestiniens, sur cette colline de Galilée qui surplombe la Palestine, l’actuel nord d’Israel, au-delà de la frontière sud du Liban. En bas, un premier barrage de soldats libanais. Sur les photos, les hommes poussent, les militaires tirent des rafales en l’air. La moitié du groupe s’arrête là, comme les filles Hazineh, pour ne pas se mettre en danger. Les autres percent le barrage, avancent sur trois cent mètres de plaine jusqu’à la frontière israélienne – les filles disent « la frontière palestinienne », et ne parlent jamais d’Israël. L’échappée termine devant les barbelés, à quelques mètres à peine des soldats israéliens en position, de l’autre côté du grillage. Les hommes prient, tournés vers Jérusalem, puis torpillent des pierres.
Les soldats israéliens tueront huit hommes, très jeunes, qui eurent la folie d’escalader la barrière de sécurité. Abu Wassim et son aîné étaient dans le groupe de tête mais n’ont pas été blessés. Les filles ne sont pas spécialement émues en revoyant les photos. Elles n’ont pas eu peur.
Dans le salon, Abu Wassim regarde la télévision nationale syrienne, assis par terre en tailleur et la chemise ouverte. En boucle passent les images d’un puits de pétrole détruit dans la matinée par les rebelles syriens anti-Assad. Il me prend à partie et déplore les plaidoyers de Nicolas Sarkozy en faveur de la résistance anti-gouvernementale: « La France n’a fit qu’empirer la situation. Je ne comprends pas. Puisque vous êtes si émus par les révolutions arabes, pourquoi vous ne soutenez pas un soulèvement palestinien? »

Ce soir, Wassim, le grand fils, est à Raouché, sur la corniche de Beyrouth, avec sa petite amie. Les jeunes fréquentent généralement des gens de l’extérieur pour ne pas se compromettre à l’intérieur du camp, où l’on ne joue pas avec le couple. Les filles ont rejoint la cérémonie des étudiants palestiniens qui ont été reçu à leurs examens. Folklore grandiose sous les bâtiments aux couleurs de l’OLP, sur cette place emmurée où les émanations de chaleur humaine font transpirer à grandes eaux. Sur scènes, des hommes habillés en blanc sautent et se plient en deux sur le rythme de la dabké, musique traditionnelle, de faux fusils en l’air.  Une petite fille apparaît drapée dans un keffieh et hurle le nom de la Palestine en pleurant au micro, dans une loghorée qui soulève l’assemblée. Il fait trop chaud, il n’y a plus d’air. Le billet que j’avais gardé pour le taxi n’est plus dans mon sac. Dehors, dans la rue principale, un jeune m’attrape sur son scooter, « no money, no problem. » On s’échappe. Qu’adviendra t-il des réfugiés? Rentrer pour aller où? Chez eux, en Palestine, trois générations d’Israéliens ont grandi dans leurs maisons, sur leurs terres. Sur la voie rapide, à contre-sens, j’ai l’impression de respirer à nouveau pour la première fois.

Photo de couverture: Olivia Dehez
Reportage publié en octobre 2011 dans Standard Magazine

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